Nomination contestée d’un chef de quartier à Uvira : entre « manœuvres » et injonctions hiérarchiques ( Enquête)
Dans un bras de fer politique qui embrase les quartiers de la ville d’Uvira, treize chefs de quartiers et des adjoints ont adressé une lettre d’indignation au maire adjoint et maire par intérim, Kifara Kapenda Kik’y, pour dénoncer ce qu’ils qualifient de « manœuvres attristantes » et de « tentatives dilatoires » visant, selon eux, à remplacer des chefs de quartiers par des personnes d’influence, au détriment des adjoints qui assurent l’intérim et « saignent en blanc » dans les entités où les titulaires sont malades ou décédés.
Au centre de la contestation : la nomination de
monsieur Kaskile Binyogo, dit « Maison civile », nommé par décret urbain comme
chef du quartier Mulongwe, en remplacement du feu Cléophas Mbilizi Kadegu. Les
signataires, dont six chefs des quartiers à l’intérim, quatre adjoints, un
titulaire et deux autres signatures mixtes, estiment que la promotion légitime
aurait dû échoir à l’adjoint du défunt, qui, selon eux, « assume l’intérim et fait bien son travail ».
Dans leur lettre, les signataires ne mâchent pas les
mots. Ils qualifient M. Kaskile d’« extrémiste
divisionnaire tribal, sans qualité ni érudition », l’accusant d’être « un manipulateur de la rue » susceptible « d’attiser la haine et la division entre les
communautés ». Ces derniers souscrivent « en faux contre toute pareille manigance » visant, disent-ils, à
favoriser les membres de familles et les personnes d’influence plutôt que les adjoints
en poste.
Ils réclament par ailleurs que les chefs de quartiers
adjoints, dont les titulaires sont incapables de prester pendant des maladies
prolongées ou sont décédés, soient gratifiés ou promus en conséquence.
Injonctions
de la hiérarchie
Des documents consultés lors de l’enquête menée par LA
PRESSE AFRICAINE établissent que la nomination de M. Kaskile Binyogo ne relève
pas d’une décision prise uniquement par le maire a.i d’Uvira, Kifara Kapenda
Kik’y. Ces documents officiels consultés par notre reporter montrent que le
geste du maire intérimaire s’inscrit dans une chaîne d’injonctions remontant
aux autorités provinciales.
Une lettre datée du 18 août 2025, signée par le
ministre provincial de l’Intérieur (intérim), Mayani Shindano Faustin,
recommande explicitement la nomination de M. Kaskile, estimant que son CV «
répond au profil souhaité » pour combler le vide administratif laissé par le
décès du 14 juillet 2025 de l’ancien chef de quartier. Le gouverneur du
Sud-Kivu, le professeur Jean-Jacques Purusi, a ensuite, par une lettre datée du
24 octobre 2025, instruit le maire de « notifier » M. Kaskile afin d’« assurer
la continuité de l’administration publique » dans le quartier Mulongwe, commune
portant le même nom en ville d’Uvira.
Le maire à
l’épreuve : obéissance hiérarchique ou favoritisme ?
Face à la prise de position des chefs de quartiers,
une source proche du maire a.i assure à LA PRESSE AFRICAINE que la démarche des
signataires vise à « déstabiliser » l’autorité urbaine en faveur d’un manipulateur
sous couvert. Cela depuis février 2025, période marquée par des tensions liées
aux pressions du M23 dans la province et dans la ville d’Uvira en particulier
suite à la résistance de M. Kifara. Selon cette source, le maire a convoqué les
signataires de cette lettre pour clarifier leurs motivations, mais ces derniers n’auraient pas
manifesté la volonté de collaborer avec l’autorité urbaine, ce qui est considéré comme un manquement à l'autorité hiérarchique.
La même source accuse les opposants de se comporter en
clan tribal : « Ils ne veulent pas que le
quartier Mulongwe soit dirigé par un membre d’une autre tribu (Fuliru) au
détriment de leur tribu (Vira). » Elle souligne par ailleurs que, sur les
14 quartiers de la ville d’Uvira, 13 seraient déjà dirigés par des chefs issus
de la tribu Vira, questionnant la cohérence des accusations portées contre le
maire.
Pourtant, l’autorité urbaine, pour sa défense, s’est
sentie contrainte d’obtempérer aux injonctions du ministre provincial et du
gouverneur. « Voudriez-vous que le maire
puisse refuser d'obéir aux ordres donnés par sa hiérarchie ? », aurait
interrogé notre source pour justifier cette nomination.
Les chefs
des quartiers peuvent-ils contester la décision de leur hiérarchie ?
Interrogé à ce sujet, Me Ghislain BARHAIGA KABAMBA,
directeur de l’observatoire Droit, justice, gouvernance locale pour la cohésion
sociale en RDC, rappelle que les chefs des quartiers sont des agents publics
nommés par l’autorité hiérarchique, leurs nominations et remplacements entrent
dans un cadre régi par la loi et doivent obéir à des procédures précises. Celui-ci
souligne que les chefs des quartiers ne peuvent donc pas contester les
nominations faites par leur haute hiérarchie car cela peut être perçu comme
contrevenant au principe de l’autorité administrative.
Pour le cas d’Uvira, Me Ghislain dénonce ce qu’il
qualifie des « logiques tribales et claniques » qui mettent en défi
les procédures ordinaires de gestion urbaine. « Les sentiments tribaux ou claniques peuvent entraver l’évolution
administrative et la bonne gouvernance locale », renchérit-il. Le
juriste appelle à écarter ces facteurs pour privilégier une gestion axée sur
les faits et la conformité légale. Notre source dénonce par la suite l’existence
des chefs des quartiers incompétents ou mal formés, voire illettrés, qui ne parviennent
pas à organiser des réunions et à restituer les informations au sein du
quartier. Cela met en évidence l’importance d’un cadre de formation et
d’évaluation continue des cadres de base.
Pascal
BAHUNDE – LPA Sud-Kivu
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