Fête du 30 juin en RDC : pour Mukwege, il n'y a rien à célébrer
Fête du 30 juin en RDC : pour Mukwege, il n'y a rien à célébrer
À l'occasion de la commémoration du 66ᵉ anniversaire de l'indépendance de la
République démocratique du Congo le 30 juin 2026, le docteur Denis Mukwege,
responsable de la Fondation Panzi, critique en profondeur la gouvernance du
pays par le président Tshisekedi depuis son accession à la magistrature suprême
en janvier 2019.
Dans une lettre ouverte publiée sur son compte X, le prix
Nobel de la paix affirme que le pays est en crise existentielle et en danger
de balkanisation.
Ici, l'intégralité de son message :
Monsieur le Président,
Je ne vous écris pas pour vous souhaiter une bonne fête
nationale car il n’y a rien à célébrer : la Nation est en crise existentielle
et en danger de balkanisation ou d’annexion et la souffrance des citoyens
congolais, privés de tout, a franchi le seuil de ce qui est humainement
tolérable.
Quand vous êtes arrivé au pouvoir en janvier 2019,
fraîchement débarqué de Bruxelles, j’avais délibérément adopté une certaine
réserve en tant que patriote pour vous donner une chance après les sombres
années du régime Kabila, car j’estimais qu’il fallait faire primer l’intérêt
supérieur de la Nation.
Je n’avais pas insisté sur le fait que vous étiez arrivé
à la magistrature suprême à la suite d’un accord secret et que votre entrée en fonction
faisait perdurer une crise de légitimité des animateurs des institutions de la
République alors qu’à l’instar de nombreux compatriotes, notre peuple aspirait
à une alternance démocratique véritable et non à un arrangement politique
opaque.
Quand vous avez décidé de mettre fin à
l'alliance CACH-FCC, formation qui s’inscrivait dans la suite logique de
l’accord secret qui vous a permis de devenir Président, vous avez constitué une
nouvelle coalition, l’Union sacrée de la Nation, largement acquise à votre
cause et à votre famille tant biologique et politique qu’à une quelconque
vision.
Je n’ai pas crié à la dérive autoritaire et suis même
venu au Palais de la Nation en novembre 2020, animé par un esprit de dialogue
constructif, pour chercher à vous convaincre de mobiliser une volonté politique
pour placer la justice transitionnelle au cœur de vos efforts pour sortir le
pays de la culture de l’impunité et honorer vos promesses faites à des millions
de victimes directes et indirectes, promesses qui depuis lors tardent à être
traduites en actions concrètes. Devant la presse, je vous avais exhorté à ne
pas faire de l’Union sacrée une oasis de criminels. Le constat aujourd’hui est
amer.
Sur ce même registre de lutte contre l’impunité, je vous
avais vivement exhorté plusieurs fois à demander la création d’un tribunal
pénal spécial pour les crimes commis en RDC, y compris ceux répertoriés dans le
rapport Mapping. Malgré vos promesses répétées de saisir le Conseil de sécurité
des Nations Unies, force est de constater que rien n’a été entrepris jusqu’à
aujourd’hui. La justice transitionnelle est pourtant un instrument de
prévention des conflits et de consolidation de la paix.
Quand vous avez décrété l’état de siège en avril 2021,
j’avais alerté sur le fait que cette mesure exceptionnelle qui restreint les
droits et les libertés fondamentales n’avait pas vocation à durer dans le
temps. Pourtant cet état de siège a été renouvelé jusqu’à ce jour, et a
paradoxalement contribué à une détérioration de la situation sécuritaire, à une
augmentation du nombre de victimes civiles et à une détérioration alarmante de
la situation des droits humains. Il faut dire que votre choix de nommer des
gouverneurs militaires dont le passé est répertorié dans le rapport Mapping de
l’ONU ne plaçait pas cette mesure sous des auspices prometteurs.
Dans la foulée, et suite à l’échec patent de l’état de
siège, vous vous êtes aventuré dans une diplomatie régionale ayant abouti à des
accords bilatéraux autorisant respectivement l’armée ougandaise et burundaise à
opérer sur le territoire national.
J’avais exprimé en temps utile mon inquiétude
que cette politique d’externalisation de la sécurité nationale par les acteurs
de la déstabilisation du pays s’apparentait à une stratégie de pyromane-pompier.
Cet amateurisme dangereux a largement contribué à l’internationalisation du
conflit à la sous-région avec la résurgence du M23 et la énième guerre illégale
d’agression et d’occupation de l’armée rwandaise qui perdure jusqu’à ce jour.
Consécutivement à cette guerre d’agression, vous avez multiplié à tort des
initiatives de résolution des conflits sans aucune coordination ni vision (EAC,
SADC, UA, Luanda, Doha, Washington, etc.), créant davantage de confusion que de
pacification.
Ainsi, dans la foulée de l’adhésion de la RDC à la
Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) en 2022, j’avais mis en garde sur le fait
que cette organisation est composée en grande partie par des États davantage
attirés par leurs intérêts commerciaux et géostratégiques en RDC que par la
protection des civils et la réduction de la capacité de nuisance des groupes
armés. Pourtant, une nouvelle force régionale de l’EAC a été déployée avec un
mandat peu clair et sans autorisation préalable de l’Assemblée nationale,
contribuant à une surmilitarisation inquiétante dans une région où l’on aspire
à faire taire les armes. En outre, en acceptant le processus de Nairobi, qui a
préfiguré celui de Doha, vous deviez savoir que vous étiez en train de fournir
des arguments à nos agresseurs qui ont toujours cherché à faire passer la crise
dans l’Est de la RDC comme étant interne alors que son caractère international
est patent.
C’est dans ce contexte d’atteinte à l’intégrité territoriale et de sécurité volatile que le régime de Kinshasa avait réclamé le
retrait accéléré de la MONUSCO, ayant emboité le pas du président rwandais Paul
Kagame qui avait déjà jugé la mission onusienne complice des FDLR et incapable
d’imposer la paix. Cette posture posait la question de savoir pour qui vous
travaillez réellement : les intérêts vitaux de la RDC ou du Rwanda ?
Surtout quand on a constaté que vous aviez pris de court
tout le monde en signant le 26 juin 2021, contre toute attente et tout bon
sens, un accord économique avec le Rwanda pour exploiter et commercialiser
formellement les minerais du Kivu. Vous aviez rendu de facto caduque le
règlement du Parlement européen sur les minerais de sang. J’avais pourtant
plaidé pour le maintien de la présence de la MONUSCO, y compris au Sud-Kivu,
car même si je comprends bien le ressenti d’une frange de la population face
aux résultats peu probants des Nations Unies, j’avais invité le gouvernement et
nos compatriotes à ne pas se tromper d’ennemi en soulignant qu’un retrait
précipité de la mission onusienne laisserait un vide propice à favoriser les
ennemis de la paix, ce qui s’est confirmé.
Monsieur le Président,
Je suis revenu plusieurs fois sur la nécessité de
redynamiser l’Accord-cadre d’Addis-Abeba pour la paix, la coopération et la
sécurité dans la région des Grands Lacs que votre prédécesseur avait mis à la
poubelle. Pourtant, parmi les recommandations-clés de cet « Accord de l’espoir
» qui prévoit des engagements nationaux, régionaux et internationaux, il y
avait la réforme du secteur de la sécurité et des institutions. Vous aviez
préféré poursuivre le gâchis du président sortant visant à priver notre pays
d’une armée républicaine capable de protéger nos frontières, d’une police
expérimentée pour protéger la population et de services de renseignement bien
formés pour prévenir toute tentative de déstabilisation. Ces réformes sont
pourtant des préconditions essentielles à la sauvegarde de l’intégrité et de la
souveraineté nationales.
Richelieu
Byamana – LPA Sud-Kivu
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